Une Semaine Sainte avec des missionnaires dans la Cordillère des Andes

Publié le par LM Soubrier

 

 

Nous sommes partis de la Ciudad de los Muchachos le Jeudi Saint à 9h du matin. Deux 4x4 pour 3 équipes de missionnaires. Dans l’un d’entre eux, Padre Sebastien, Padre Louis-Maria, Hermano Peter et moi. Direction Yarkakunka. Village de la Haute Cordillère à 4000m d’altitude. Deux heures de voiture pour arriver à bon port. Parcours interminable. En zigzague. À vol d’oiseau, la distance du chemin parcouru est faible. Mais entre les cascades à franchir, les marches arrière à effectuer lorsqu’il s’agit de trouver un endroit pour faire passer deux voitures – l’une qui monte et l’autre qui descend – , un arrêt de 10 minutes le temps de mettre deux planches sur une tranchée creusée pour faire passer un tuyau d’eau qui devrait rejoindre un village à un autre… La route est longue. Les précipices à pic. Pas de barrières de sécurités pour éviter des drames prévisibles. Une fois arrivé en bas du village, on laisse la voiture. De toute façon, on n’a pas le choix. On doit terminer à pied. Avec tout le matériel nécessaire à la mission sur le dos.

 

 

On nous permet de loger à l’école. Un endroit plutôt bien pour y dormir sans être dérangé par des bêtes ou des rôdeurs mal intentionnés. Bâtiment en briques et ciment, toit en tuiles modernes. En général, ce sont des ONG qui financent la construction de ces écoles. Mais ensuite, ils ne gèrent pas de suivi. Leur objectif : construire un certain quota d’écoles par an pour faire bonne publicité de leur action dans le Tiers-Monde. On vient, on construit, puis on s’en va. Le problème, c’est que personne n’est là pour veiller à l’éducation des enfants. Et s’il n’y a pas de formation appropriée donnée ensuite aux enfants de ces villages, à quoi bon… Enfin, quoi qu’il en soit, nous profitons de ce bâtiment financé par les occidentaux pour être au sec et à l’abri du vent… La salle de classe est classique : 5 mètres sur 5, une vingtaine de bureaux, autant de chaises, un tableau à craies, des murs blancs, récemment peints. Un sol par contre très sale. On distingue un parquet en bois sous une couche de terre, certainement amoncelée par les écoliers après chacune de leur récréation souvent interminable. Combien de fois avons-nous vu des écoles sans professeurs, où les enfants sont livrés à eux-mêmes, contents de pouvoir jouer ensemble sur un terrain, une cour de récréation, souvent plus sympathique que le « jardin » – si l’on peut dire – de leurs maisons, où vivent en promiscuité animaux en tous genres, excréments de toutes espèces – humaine et animale –, boues, et autres choses souvent peu adaptés à des jeux d’enfants. Dans la salle de classe, nous nous installons. Très rapidement, la salle devient une maisonnée complète, avec salle à manger, cuisine, chambre, coin pour matériel liturgique. Les bureaux et chaises des enfants servent de cloisons pour séparer chacune des parties de notre « demeure ».

 

Une fois installés, nous partons à la recherche du catéchiste. Les trajets dans ce village paraissent interminables. Ils sont éprouvants. Les chemins montent à pic. L’altitude, à laquelle nous – les européens – ne sommes pas habitués, est éprouvante. Ce village de Yarkakunka est mal organisé. Les maisons sont loin les unes des autres. La logistique et la cohésion dans le village doivent être compliquées à mettre en place. On s’en rend compte assez vite. Tout de même, pour remédier à cela, un haut-parleur perché en haut du village permet au « président », élu pour un an (et renouvelable), donne les nouvelles chaque matin à 7h. La puissance du haut-parleur impressionne. Chacun des habitants du village peut entendre chaque matin le discours du président. Aujourd’hui, son discours consiste à annoncer l’arrivée des missionnaires et  préciser l’horaire de la messe du Jeudi Saint. Un peu plus tard, nous apprenons que ce président s’est converti au protestantisme deux semaines auparavant. Son frère, c’est le catéchiste catholique du village. C’est lui que nous tentons de trouver à notre arrivée. Il est midi. Il est aux champs. Impossible de prendre contact avec lui. Nous devrons attendre la nuit tombée avant de pouvoir le rencontrer.

 

Nous arrivons en mission sans avoir de quoi manger. Nous comptons sur la générosité des villageois pour nous offrir le repas. À midi, nous n’avons rien que des bretzel et quelques gâteaux secs pour contenter notre faim. Mais qu’importe. C’est largement suffisant. Pour boire, nous avons apporté un peu d’eau potable. Nos estomacs européens ne supporteraient pas l’eau que boivent les péruviens, eau probablement infectée mais à laquelle s’habituent les autochtones depuis qu’ils sont tout petits. Après notre repas simple mais frugal (!!!), nous commençons le tour du village pour annoncer l’office liturgique du soir, et pour bénir les familles et les maisons du village.

 

L’accueil des villageois est étrange : ils sont fermés – ou plutôt réservés – et en même temps très dociles : Tous acceptent de faire bénir leur maison. On ne sait pas s’ils acceptent par politesse, par peur de s’opposer à l’étranger, ou bien parce qu’ils ont réellement le désir de laisser leur maison sous la protection divine. On ne sait pas s’ils sont heureux de la présence de prêtres catholiques. Certains gestes d’accueil impressionnent, comme par exemple celui de baiser la main des ordonnés, dont la caractéristique est le port de la soutane. Par contre, rares sont les péruviens qui viennent à la rencontre des missionnaires. Ce sont plus souvent ces derniers qui doivent toquer à la porte des maisons, quand il y en a une, pour demander de pouvoir entrer. Ils proposent de bénir la maison. Tous acceptent, sans exception. À chaque fois qu’on leur pose une question, ils répondent : « si si papa » ou « ya ya papa »… Ils donnent l’impression de ne pas savoir refuser. Enfin… Les maisons sont bénies. Lors des visites, les gens parlent très peu. Le prêtre demande qu’on lui apporte un peu d’eau. Le plus souvent, on le lui apporte dans une tasse en métal. Il demande également un petit bouquet de fleurs,  bouquet qui servira de goupillon. Il bénit l’eau suivant le rituel approprié. Il bénit la maison en allant dans chacune des pièces – le tour est vite fait – et en allant au quatre coins du « jardin », moitié porcherie, moitié lavoir, moitié tas d’ordures, moitié mare… (Curieusement, il n’y a pas d’excréments dans les cours, ni d’humain ni d’animal. Je m’en étonne auprès d’un missionnaire. Il m’explique alors la « chaîne alimentaire » surprenante mais efficace : ce sont les animaux qui mangent – notamment les cochons, mais aussi les poules et les chiens – et éliminent ainsi les excréments des uns et des autres). Ensuite, courte prière, en général un Pater Noster et un Ave Maria récités ensemble. On propose le Sacrement de la Confession si besoin est. On se salue. On annonce l’horaire des offices liturgiques à venir. Et on va chez le voisin. Les adultes ne montrent ni signes de contentement ni signes de mécontentement. Ils accueillent. Un point c’est tout. Les enfants, en revanche, sont plus intrigués et paraissent plus intéressés. Ils suivent les missionnaires de maison en maison. Ils les boivent du regard. Ils ont l’air fasciné par ces grands bonhommes habillés en robes noirs. Est-ce la rareté de l’évènement qui les attire ou bien est-ce l’attirance au Christ qu’ils reconnaissent dans la figure du prêtre ? Peut-être les deux. En tout cas, si on leur prête trop d’attention, si on essaye d’entamer une discussion avec eux, ils se referment. Ils sont timides. Ils n’ont pas l’habitude des étrangers. Et puis, si eux ne maîtrisent pas toujours l’espagnol, les missionnaires ne maîtrisent pas toujours la langue locale, le quechua. La communication est donc parfois limitée. Quoi qu’il en soit, ces enfants vivent coupés de tout. Ils connaissent les habitants du village, grosso modo 250 personnes. Un point c’est tout. Les étrangers qui débarquent dans le village pour une occasion ou pour une autre, qu’ils viennent du village d’à côté ou bien de France, ils en ont peur – ou plutôt ils sont intimidés. On découvre un peuple qui ne se dévoile pas, qui ne se découvre pas. Un peuple qui n’est pas exubérant. Un peuple calme, réservé, silencieux, discret, effacé…

 

 

Le peuple de la cordillère ne connaît pas l’exactitude des horaires. Le soir de notre arrivée, nous devions donc avoir l’office de la Sainte Cène. L’heure prévue et annoncée: 18h. Heure effective du début de la célébration : 20h. En fait, les confessions ont retardé le commencement de la liturgie.

L’église – qui ressemble davantage à une grange qu’à un sanctuaire religieux – et où est célébré l’office du Jeudi Saint n’est pas éclairé. Il n’y a pas d’électricité. Pour y voir clair – au moins partiellement – , on allume des bougies. Une trentaine de bougies. Elles éclairent au moins l’autel et les célébrants (le nombre de bougies au mètre carré est tel qu’une partie de la dalmatique du diacre va même brûler pendant la célébration…). Cela donne une impression surréaliste. On distingue à peine les fidèles au fond de l’Eglise. La charpente, en bois mal taillé, laisse découvrir la paille et les branches qui font office de tuiles. Sur le Maître-autel, beaucoup de statues en bois revêtues de robes ou capes multicolores. Nous avons rajouté un bon nombre de bouquets de fleurs composés à la va-vite pour la célébration. On pose sur le Maître-autel un tabernacle en métal que nous avons apporté pour l’occasion. Les couleurs vives de la chasuble du prêtre et de la dalmatique du diacre ajoute à cette ambiance irréelle, ambiance qui donne un aspect surnaturel à la célébration. Parmi les fidèles, une grande majorité d’enfants. Une cinquantaine de personnes ont présentes. Au moins 30 sont des garçons et filles de moins de 10 ans. Ils viennent sans leurs parents. Certains ne portent qu’un maillot de corps et un pantalon court. Ils sont pour la plupart en sandales. Il fait froid. Je ne sais pas comment ils font pour rester habillé de manière si « estivale » pendant plus de 2 heures. Ils doivent être habitués. Ils ont une constitution physique qui impressionne. Ils ne sont pas grands. Plutôt frêles. Et pourtant, ils ont une grande capacité à faire face à l’adversité naturelle. Ils supportent le froid facilement. Ils supportent la pluie sans aucune difficulté. Ils supportent les fortes rafales de vent de la Cordillère sans tomber malade. Leur aptitude à supporter ces phénomènes météorologiques force l’admiration.

 

 

Beaucoup de personnes se confessent. Pour cela, le prêtre s’installe dans ce qui devrait servir de sacristie, un débarras pour vieilles poutres, vieilles chaises, vieux cadres cassés. Le sol est en terre battue. Le prêtre est assis sur un tabouret brinquebalant, qui semble prêt à céder sous son poids. Le pénitent est à genoux. Pas de prie-dieu. À genoux par terre. Apparemment, il n’en souffre aucune difficulté. De même pour les fidèles au moment de l’offertoire ; ils sont à genoux – jeunes et vieux – sur un sol en terre battues d’où surgissent ici ou là quelques pierres ou cailloux. Les enfants ont des difficultés à répondre pendant la célébration au prêtre. Ils ne connaissent pas les phrases liturgiques que les fidèles doivent normalement prononcer. Ils n’ont pas l’habitude d’aller à la messe. Même si Yarkakunka reste privilégié par rapport à beaucoup d’autres, la messe n’est pas souvent célébrée dans ce village. Les adultes par contre connaissent bien leurs prières et répondent sans hésitation au prêtre pendant la messe.

 

 

Au moment du lavement des pieds, la scène est grandiose : le prêtre gringo, à genou, devant 12 hommes – 6 jeunes, 6 adultes – dont les pieds sont noirs de crasses. Je n’ose imaginer en plus les odeurs nauséabondes. Et pourtant, le prêtre lave sans grimacer, avec beaucoup de naturel. Exactement comme s’il lavait des assiettes : à fond et sans aucune répugnance. Je ne pourrais pas. Il prend dans ses mains un pied, puis l’autre. Il les lave, mais pas du bout des doigts, comme on a parfois l’habitude de voir dans nos paroisses européennes à l’occasion du lavement des pieds le Jeudi Saint. Et puis, en Europe, souvent, les gens désignés pour « faire » les disciples sont prévenus à l’avance. Ils se lavent avant la célébration par précaution, se mettent du « sent bon », pour éviter les mauvaises odeurs au moment de se déchausser… Là, à Yarkakunka, les gens ont les pieds encrassés qui empestent. Quelle humilité pour le prêtre de se mettre à genoux pour laver les pieds de ces péruviens. Mais quelle humilité également pour ces hommes – notamment les adultes – de se faire réellement laver par un prêtre, de surcroît étranger. Ils savent qu’ils sont sales. Ils savent qu’ils sentent mauvais. Ils pourraient être honteux de leur malpropreté – preuve de leur manque d’hygiène – au moment du lavement des pieds. On les sent gênés certes, mais acceptant avec humilité cette situation improbable.

 

 

Après la célébration, le catéchiste du village qui, entre temps, avait participé à la messe et s’était improvisé maître de chants pour psalmodier les hymnes en Quechua, nous invite à dîner chez lui. Il est 11h du soir. On marche un bon quart d’heure en montant et en descendant avant d’arriver chez lui. Le trajet paraît moins fatiguant que ceux effectués de jour. On aperçoit au clair de lune les maisons. Mais aucune lumière ne laisse entrevoir les minuscules fenêtres de ces maisons. Et pourtant, on ne dort pas dans le village. Mais ce n’est pas étonnant. Très peu ont l’électricité. Quand la nuit arrive, les yeux doivent donc s’habituer à l’obscurité. On arrive chez le catéchiste. Une baraque lilliputienne. Deux pièces. Une pièce pour dormir, et une pièce pour manger. Dans la « salle à manger », la femme du catéchiste est courbée en deux dans le coin de la pièce. Elle ranime le feu sur ce qui leur sert de four. Pas de conduit de cheminée. Un simple trou dans le toit. La pièce est enfumée. Dans un autre coin de la pièce, deux petites filles, tournées l’une vers l’autre, assises sur des minuscules tabourets en bois et qui mangent des patates dans la même assiette. Quand on rentre, on doit se courber en deux. La porte est toute petite. Les murs et le toit faits de branches sont complètement noircis par la crasse déposée depuis de nombreuses années et par la fumée du four. Sur les murs, ici où là, pend de l’ail ou autre herbe locale servant à faire du maté, ou bien sont accrochées des tasses en métal, ou encore un chapeau péruvien. Pas grand-chose d’autre. La maîtresse de maison est habillée en tenue locale : Des cheveux noirs, deux tresses dont les extrémités sont attachées, une jupe bouffante, un pull en laine tricoté à la main dont la couleur s’assortit bien avec celle de la jupe… Les deux enfants en train de manger dans la même assiette des pommes de terres font penser à Cosette. Cheveux mal lavés et pas coiffés. Elles n’osent pas regarder les invités du soir. Leurs cheveux cachent leur visage. Elles regardent soit par terre, soit ce qu’il y a dans leur assiette. Elles sont habillées pauvrement. Les entourent des cochons d’Inde qui couinent à longueur de temps. Ils se faufilent un peu partout dans la pièce. Ils sont blancs et marrons. On les aperçoit bien, même à la seule lueur du feu. Un chat également rode avec eux. Parmi les cochons d’Inde, on distingue bien la femelle qui attend des petits, le mâle géniteur et la nombreuse progéniture qui doit attendre patiemment de croître avant de passer à la marmite. C’est quasiment la seule viande que les péruviens mangent. Le mouton, le bœuf, ils en mangent aussi. Mais très peu. Leur nourriture quotidienne, c’est la soupe. Bonne certes. Mais de la soupe. Pour l’accompagner, des pommes de terres. Jamais très cuites. Peut-être pour éviter de consommer trop de bois. Jamais lavées. Toujours noires de terres. En guise de dessert, une sorte de thé aux fines herbes – ou plutôt aux herbes tout court – ramassées dans les montagnes.

 

 



Pendant le repas, le catéchiste explique comment son frère, le président du village, s’est converti au protestantisme. On apprend qu’un pasteur vient régulièrement au village, quasiment chaque dimanche. Il a une maison mise à sa disposition, peut-être la plus grande du village. Il y célèbre le culte. Comme nous le disions précédemment, les péruviens sont très dociles. Ils boivent ce qu’on leur dit même s’ils restent très fermés sur leur manière d’exprimer ce qu’ils pensent. Les Protestants ont des bons arguments pour « récupérer » les fidèles catholiques. Ils disent par exemple que l’Eglise catholique autorise les fidèles à boire et à s’enivrer. C’est une plaie qui détruit en effet la population péruvienne. L’alcool coûte très peu cher là-bas. C’est paraît-il un alcool qui ressemble davantage à de l’alcool à brûler qu’à un bon whisky. Les hommes s’enivrent tous les quatre matins. Les Protestants utilisent donc cet argument pour convaincre les femmes – souvent les premières à souffrir de l’alcoolisme de leur époux – de se convertir au protestantisme. Une fois les femmes converties, maris et enfants se convertissent. Certainement plus pragmatiques, les hommes ne voient pas bien la différence entre le catholicisme, religion de leurs pères depuis l’arrivée des Conquistadores espagnols, et la religion qu’inculquent les Protestants venus pour la majorité d’Amérique du Nord. La différence qu’ils voient et qu’ils comprennent, c’est l’apport matériel plus important des uns par rapport aux autres. Les Protestants promettent souvent, paraît-il, des vivres aux péruviens dans le besoin (chantage pour « gagner » un fidèle ?). C’est de l’assistanat : On donne aux pauvres ce dont ils ont besoin. On croit leur sauver la vie… en vain. C’est comme l’école financée et construite par l’ONG. On donne et on s’en va. Les missionnaires catholiques, même s’ils n’ont pas les moyens de venir régulièrement dans ces villages de la Cordillère préfèrent la continuité. Ils viennent entre autres pour enseigner la dignité humaine et la responsabilité de chacun. Ils viennent pour faire prendre conscience de la liberté de chacun à « améliorer sa vie » par le travail, l’hygiène de vie, la moralité et l’application des règles de vie communautaire. Il viennent pour apporter – enfin et surtout – la Foi, à travers les Sacrements. Mais ne soyons pas catégoriques. Les Protestants et les ONG font certainement du « bien » à cette population de la Cordillère, du moins d’un point de vue matériel.

 

Même s’ils n’emportent pas avec eux de vivres pour se nourrir pendant une mission, les missionnaires apportent toujours avec eux du lait concentré et des brioches en quantité – offerts en avec prodigalité par des entreprises italiennes et acheminés jusqu’au Pérou pour les pauvres. C’est ainsi qu’ils ont fêté la Pâques le Samedi Saint au soir, après la Veillée pascale. Mais l’apport matériel et nutritionnel n’est pas la priorité des missionnaires. Ils préfèrent aider les gens dans leur vie quotidienne, en leur apprenant la propreté et l’entretien des maisons, en leur apprenant l’hygiène personnelle; en préconisant aux parents d’envoyer leurs enfants à l’école plutôt que d’aller travailler aux champs ou d’emmener les bêtes au pâturage ; en apprenant une vie morale aux parents. La promiscuité dans les maisons fait croître l’immoralité dans les familles. Voilà la mission des Catholiques. Donner une formation humaine et spirituelle au péruviens qui sont dans le besoin. C’est pour donner une responsabilité aux parents que les missionnaires viennent sans nourriture pour eux dans ces villages pauvres. C’est pour donner l’occasion aux péruviens de donner, et par là de se sentir dignes et responsables. Et ils en sont heureux. Le catéchiste est heureux d’offrir le peu qu’il a, une soupe, aux missionnaires.

 

 

Le lendemain matin, lever de bonne heure, à 5h du matin. Après avoir chanté l’office de Laudes, une bonne toilette s’impose. Non seulement pour soi-même mais surtout pour montrer un exemple d’hygiène aux péruviens, malgré des conditions sommaires (ni douche, ni toilette, ni lavabo…). Ensuite, visite aux familles et chemin de croix organisé pour ceux qui le souhaitent. Un vrai chemin de croix. Je parle d’une ascension physiquement éprouvante. Objectif à atteindre : le sommet d’une montagne avoisinante où est planté un crucifix en bois. Ce n’est pas un chemin de croix uniquement spirituel. Il ne s’agit pas seulement « d’accompagner » le Christ dans sa souffrance spirituelle au Golgotha, mais aussi dans sa souffrance physique. Cela reste une grosse fatigue en fait plus qu’une souffrance, mais ça change des chemins de croix que l’on a l’habitude de suivre le Vendredi Saint dans nos pays occidentaux.

 

À 8 kilomètres de là, c’est-à-dire à une distance d’environ une heure en voiture, San Juan de Quihuares, un village plus luxueux que le précédent. Beaucoup plus d’habitants. Deux trois genres d’épiceries ou l’on peut trouver le bea-bat pour cuisiner autre chose que de la soupe et des patates. Au centre du village, une église imposante qui surplombe le reste. On la voit de loin. Encore une de ces églises construites au XVIème siècle par les conquistadores espagnols. Autour de cette église aux deux clochers, des maisons en briques de terres et aux toits de branchages ou de tuiles, selon la « richesse » des propriétaires ; Ces maisons sont bien organisées autour de ruelles quadrillées. Cela change du village précédent où il n’y avait aucune « organisation urbaine ». On trouvait des maisons pêle-mêle, construites au gré des desiderata de chacun, sans avoir pensé une seconde à la bonne cohésion d’une communauté, sans penser surtout à l’apport d’un bon agencement urbain pour le développement du village. Chacun pour soi à Yarkakunka.

 

À San Juan de Quihuares, l’organisation du village est donc perceptible. Mais c’est un village ravagé par la présence des sectes protestantes. Ils sont nombreux à s’être convertis au protestantisme dans le village. Là aussi, on utilise les mêmes arguments : les catholiques autorisent la boisson alcoolisée, ils adorent des faux dieux et des fausses images. Argument erroné qui fait référence à la vénrration des figures des Saints. Les Catholiques ne les adorent pas mais s’en servent d’exemples. Le Père Géronimo prend soin de clarifier ce point. Dans une de ces familles converties récemment au protestantisme, il s’arrête. Il veut d’abord les féliciter de louer le Dieu unique trinitaire. Il leur parle ensuite des saints. Il veut rétablir la vérité à partir des textes de la Bible, source également de l’enseignement inculqué par les sectes protestantes. Il donne les références exactes nécessaires au rétablissement de la Vérité. Le but du Père Geronimo n’est pas de critiquer coûte que coûte le travail effectué par les sectes protestantes dans ces villages de la Cordillère. Son but est de proclamer la Vérité et de la rétablir quand c’est nécessaire. Lien ou coïncidence ? Il y a un certain désordre dans ces villages où les sectes affluent. Un désordre au sein de la communauté du village. Il n’y a pas d’unité. Il n’y a pas d’ esprit de famille, de fraternité.. On sent un esprit de suspicion. Qui est catholique ? Qui est protestant ? On ne se regarde pas comme des frères. On a peur d’aller à l’Eglise catholique par peur d’être montré du doigt.


Le Vendredi Saint, l’Office de la Croix était prévu à 17h le soir. A16h30, Hermano Mattias monte au clocher de l’Eglise et fait sonner les cloches, manuellement bien sûr. Le village est prévenu de la présence des missionnaires catholiques. Il est prévenu, à travers le son des cloches, du début de l’Office. Et pourtant, personne ne vient. Les missionnaires ne désespèrent pas. A 17h, Hermano Mattias sonne a nouveau les cloches. Personne. À 17h30, rebelote. À 18h, idem. Le catéchiste, jusqu’alors introuvable, finit par arriver. Très gentil le catéchiste, mais pas du tout efficace. Mis à part qu’à son tour, il va sonner le carillon. Une fois de plus. En vain… Les missionnaires ne désespèrent toujours pas… à quoi bon désespérer, de toute façon. L’important est-il d’avoir du « monde » à l’Office de la Croix, ou bien de célébrer cet office pour ce « monde » qui n’est pas là et qui pourrait être là ?

 


Le Père Geronimo et Hermano Mattias commencent la célébration à deux. Être missionnaire pour n’avoir aucune ouaille. Ça fait partie du métier. Ce n’est pas facile. Donner sa vie pour le Christ et ne pas en voir les fruits. Voilà le plus beau et en même temps le plus difficile pour ces missionnaires. Je suis triste pour eux. Mais eux n’ont pas l’air d’en faire cas. Ils s’y attendaient peut-être. Ils s’y étaient préparés peut-être. Ou peut-être portent-ils un regard divin sur l’action liturgique plutôt qu’un regard humain ? On aurait envie humainement d’avoir un public, de « travailler » pour un public, d’être gratifié de ce « travail » par la présence de ce public. Mais le Bon Dieu ne voit pas les choses comme cela. Les missionnaires n’ont plus. L’important pour eux est d’offrir cette célébration liturgique pour la réparation des pécheurs, qu’il y ait une assistance ou non.

 

Le lendemain, le père Geronimo et Hermano Mattias continuent leurs visites et bénédictions des maisons. Personne ne refuse. Même pas les protestants. C’est étonnant : les missionnaires reçoivent le même accueil de la part des protestants que des Catholiques. Même les protestants les appellent « Padre »… On sent la confusion. Les andins de la Cordillère n’assimilent pas bien la différence entre les sectes protestantes et les Catholiques. Les sectes se servent de cette confusion pour porter à bien leur mission. La confusion est le pire ennemi de la Vérité. C’est difficile pour les Missionnaires de faire comprendre le Jésus-Christ véritable quand d’autres passent après eux pour parler d’un Jésus dont l’identité est déformée et dont l’Eglise est manipulée. Le travail des missionnaires dans ces villages est d’autant plus important qu’il est plus compliqué et plus ingrat. La méthode de Père Geronimo est de proposer le Sacrement de la Confession aux adultes. A chaque fin de visite dans une famille, le Père Géronimo offre la Miséricorde à ceux qui le désirent. Ils acceptent de la recevoir presque tous parmi ceux qui ne sont pas protestants. Là, le Père Geronimo doit voir les fruits de son apostolat missionnaire.

 

Pour se rassasier d’un bon repas – ou d’un repas tout court – , le Père Geronimo et Hermano Mattias rencontrent quelques difficultés. Une personne en particulier est chargé par le village de donner à manger aux missionnaires. Mais aucune bonne volonté. Le repas – soupe et patates, hors de question d’offrir un chouïa de nourriture qui ne soit pas ordinaire et qui en plus coûte cher – est préparé à des heures incongrues. Alors qu’il était annoncé pour midi, il est servi à 2h de l’après-midi. Mais aucune rancune de la part des missionnaires. Pour seule réaction, de sincères remerciements. Ce n’est pas facile dans ce village pour les missionnaires. Et pourtant, ils le disent eux-mêmes, leur présence n’est pas inutile à la conversion des hommes, même s’ils n’en voient pas les fruits.

 

Encore un autre village. Paroccoccha. Là, le Père Walter et Hermano Gaitano n’ont pas les soucisprécéndents. Pour eux, tout va bien. Ils sont accueillis royalement. Ils sont désirés, attendus. Il y a quelques semaines, le président de ce village avait fait plusieurs kilomètres à pied dans les montagnes pour rencontrer d’autres missionnaires catholiques. Il leur avait exprimé son souhait que des missionnaires viennent un jour dans son village pour leur annoncer le Christ et pour y célébrer les Sacrements. Un souhait devenu aujourd’hui réalité.

 

C’est un village perdu. On n’y arrive pas en voiture. On doit marcher 45mn depuis le chemin en terre le plus proche pour descendre jusqu’à cet endroit retiré, paradisiaque.  Une rivière à cascades longe le village. Quand on le surplombe, celui-ci fait penser étrangement à une bourgade de western : Une place centrale, un cheval attaché à une poutre en bois ; une rue unique, large, empruntée par tous. Des maisons bien organisées, plutôt propres par rapport à celles précédemment visitées ; Des animaux, vaches, chèvres, brebis, chiens et poules qui participent à l’animation. Quand on arrive dans le patelin, on trouve des gens accueillants, souriants, beaux. C’est frappant. Tous habillés en tenues traditionnelles. Sales certes, mais époustouflants de simplicité et de naturel, comme des scouts de retour de camp. On les voit heureux, pas compliqués. Ici, les sectes ne sont pas arrivées. Il a fallu que je découvre cela pour comprendre le tort que peut provoquer l’arrivée des sectes ailleurs.

 

 

Paroccoccha compte peut d’habitants. 35 familles y vivent en tout. Grosso modo, il y a donc 150 personnes. Le Père Walter et Hermano Gaitano ont pu visiter et bénir chacune de ces familles. Une ambiance paisible de respect mutuel règne entre eux. On repère l’autorité du Président. Le village est bien organisé et uni. Le soir, quand les enfants rentrent des champs avec leurs troupeaux, tout le monde se retrouve sur la place commune. Les jeunes jouent au foot sur un terrain en pente et caillouteux. Leur dextérité impressionne. Les adultes regardent, contemplent, ou papotent. Cela, jusqu’à point d’heure. Les jeunes jouent au foot jusqu’à n’en plus finir. Même la nuit tombée, ils continuent.

 

Les Missionnaires dorment dans une maison à pièce unique, sans électricité, avec une table et un banc, utile pour réciter les offices. Au sol, de la terre battue comme partout. De l’autre côté du mur, le ronronnement des brebis ou le meuglement des vaches.

 

La Foi de ces villageois est grande. Preuve en est le jeudi soir pour l’Office de la Croix. Au moment de venir un par un adorer la croix, les femmes se déchaussent, en signe de respect, et s’agenouillent en baisant la croix. Geste marquant d’une foi sans tache.

 

Le Samedi Saint, pour la veillée pascale, tout le village est réuni. On sonne la cloche. Tout le monde vient. Il y a eu une église autrefois dans ce village. Il n’y en a plus aujourd’hui. Mais on a gardé quelques objets que l’on utilisait naguère. Il reste par exemple la cloche de l’ancienne église abandonnée. Hermano Gaitano la prend à la main et sonne. On se sert d’une école désaffectée pour célébrer la messe. Les gens s’y entassent. Chacun apporte des chaises et des bancs, rustiques. Certains restent debout. Il n’y a plus de place. Il commence à faire chaud. Pas d’allée centrale pour laisser le prêtre faire la procession. Une lumière installée à la dernière minute. On a récupéré une ampoule dans une maison, une douille dans une autre et des fils électriques dans d’autres. On raccorde le tout à une production quelque part dans le village. Je ne sais où. Pour allumer l’ampoule de l’école désaffectée qui sert aujourd’hui d’église, il faut donc aller actionner l’interrupteur à quelques dizaines de mètres de là. Les gens se donnent du mal pour préparer cette liturgie pascale. Tous vont chercher du bois pour allumer le feu pascal. Les flammes atteignent deux mètres de haut. La célébration commence donc dehors. Puis, on entre tous. Un chien ose entrer. Il est chassé tout de suite par les fidèles. Je réalise là la différence entre les gens de ce village et ceux des autres villages visités auparavant. A Yarkakunka ou à San Juan de Quihuares, les gens auraient laissé les chiens entrer dans l’Eglise. Ici, à Paroccoccha, on fait la différence entre un être humain et un animal. On n’est pas tous de la même « famille ». Ici, on a compris ce qu’est la dignité humaine.

 

La messe de la Vigile pascale est fervente. Personne ne connaît les répons. Hermano Gaitano est le seul à répondre au prêtre. Le Père Walter doit tout expliquer. En l’espace de 20 ans, depuis que l’ancienne église ést à l’abandon, ces gens n’ont eu la messe dans leur village qu’une seule fois. C’était il y a trois ans. Cela arrive paraît-il régulièrement dans les villages de haute montagne. Parfois même, des villages n’ont pas reçu de sacrements depuis plusieurs décennies. Les rites de la messe, ils ne s’en souviennent donc que difficilement ; encore moins les rites particuliers spécifiques de la Vigile Pascale. Par contre, ils récitent avec ferveur le Notre Père et le Je vous salue Marie. Ils ont gardé l’habitude de réciter ces prières même en l’absence de prêtre. Quand les missionnaires quittent le village, beaucoup sont là pour les saluer et pour les supplier de revenir. Ils portent tous un chapelet en plastique autour du cou : recommandation de Padre Walter pour ne pas oublier de le réciter souvent. Ce sont des chapelets que les missionnaires ont offerts à l’occasion de leur visites dans les familles. Ils ont l’habitude d’offrir aussi à cette occasion des images pieuses pour les enfants.

 

Les missionnaires partent donc, heureux de leur apostolat. Contrairement aux autres villages, ils perçoivent le bien qu’ils ont fait en venant en mission. Les gens avaient soif de recevoir les sacrements. Ils les ont reçus. Ils sont heureux. Ils souhaiteraient les recevoir plus régulièrement. Ils le font savoir au missionnaire. Peut-être aura-t-il le temps de revenir une fois ou l’autre ? Il ne promet rien. : « Ils ont beaucoup de travail. On les attend dans beaucoup d’endroits. Ils feront en tout cas tout ce qu’ils pourront pour revenir et offrir les sacrements à ceux qui le désirent ».


Ce qui m’a marqué lorsque j’ai découvert la réalité que vivent ces populations de la Cordillère, ce n’est pas tant la pauvreté, au sens matériel du terme. C’est vrai que les andins vivent avec peu de choses. Pas de superflu. Une nourriture simple et pas très équilibrée, mais suffisante dans la majorité des cas. Des maisons quasiment vides : aucun mobilier ; pas de jouets pour les enfants, encore moins de matériel électronique. Mais, le problème n’est pas là. On peut vivre avec peu de choses (c’est d’ailleurs une bonne leçon pour nous autres occidentaux). Le problème, c’est que les andins n’ont apparemment pas – en général – conscience de leur dignité humaine. Ils ne prennent pas soin de leur humanité. En découle le manque d’hygiène, le manque de prises de responsabilité de la part des adultes et leur manque de moralité. Il leur manque en quelque sorte une espérance. L’andin vit à court terme, sans se projeter. Ce que j’ai découvert pendant cette Semaine Sainte, à travers l’exemple des missionnaires catholiques, c’est que le peuple andin a besoin qu’on lui insuffle l’espérance (Espérance ?) plutôt qu’on lui apporte une aide matérielle. Si l’andin espère, il saura obtenir de par lui-même le matériel dont il a besoin. L’Eglise catholique, à travers son message d’Espérance en la Vie Eternelle, qui peut – si on le veut – commencer ici-bas, donne une réponse au besoin spirituel d’espérance du peuple andin. Je comprends mieux maintenant le rôle de ces missionnaires dans la Cordillère et j’en admire d’autant plus leur travail d’apostolat.

Publié dans Pérou 2008

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Paulo 06/05/2008 22:09

Vous citez l'action matérielle et éphémère d'ONG occidentales. Or, dans ma paroisse rurale, le Comité Catholique Contre la Faim et le Développement milite fréquemment pour ce type de dons matériels à destination du "Tiers Monde" (selon la désignation générique). Dernièrement un Péruvien est même venu parler de ce type d'action dans son pays. Et, à chaque fois, une même sensation me gêne : jamais il n'est question de spirituel, de surnaturel. Certes il faut lancer, avec enthousiasme si possible, des slogans du genre "Dieu, donne-leur la force de sortir de la pauvreté", mais les descriptions relèvent toutes des statistiques et de l'économie. Les propos s'attachent davantage à présenter des devis de constructions, des programmes humanitaires et de "développement durable" avec vue d'européens, que d'aborder l'essentiel.

C'est donc pour ça que je vous remercie, pour vos descriptions qui me paraissent souligner l'essentiel (sur la prière, la communion avec Dieu, la reconnaissance de la dignité humaine..). Ultimes questions: l'action du CCFD dans votre région péruvienne se distingue-t-elle des ONG classiques? La présentation en France est-elle biaisée, ou correspond-t-elle à une triste décadence du mouvement? Merci