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Il est cinq heures du matin. Il fait encore nuit. Il fait froid. Nous sommes à 3500mètres d’altitude dans un village
perdu de la haute Cordillère des Andes. J’assiste à la procession du dimanche des rameaux.
Pour ouvrir la marche, un porte-croix et un thuriféraire. Suivent six hommes qui portent un crucifix de presque 3 mètres de long : un Christ « à l’espagnole », chevelu, barbu, ensanguinolant,
portant un vêtement cousu de fil dorée et sur les épaules un châle aux couleurs vives, de ceux que les mamans péruviennes ont l’habitude d’utiliser pour porter leurs jeunes enfants dans le dos.
Puis, un missionnaire européen qui préside la procession, accompagné d’un séminariste “local” en soutane/surplis. Les suivent les habitants de Lucre, un village éloigné de tout. Sa population est
pauvre. Elle vit – ou plutôt survit – du travail de la terre et de l’élevage de moutons.
De ce cortège qui compte une bonne partie de la population du village, se dégage une odeur particulière, mélange d’une odeur de pieds pas lavés et de l’odeur de l’encens qui brûle. Le
thuriféraire est fier de son engin qui semble dater de l’âge de Mathusalem. Pas de charbons en sachet pour l’allumer mais des brindilles de bois ramassées dans les alentours. L’encensoir fume –et
enfume ! – bien. Plus d’un enfant de choeur envierait de manier un encensoir pareil.
A côté de celui qui porte la croix, trois jeunes enfants… Ils sont sales. L’un est en sandale. Il a les pieds noirs de boues séchées. L’autre a un pantalon trop grand pour lui: avec ses mains, il
le retient pour éviter qu’il tombe. L’autre porte un pull qu’il n’a visiblement pas lavé depuis longtemps. En l’observant de prés, on y remarque des traces de lait écaillé ou autre reste de
nourriture avalée ces derniers mois. Les trois ont les cheveux crasseux: ils n’ont pas pris de douche depuis longtemps; qui sait ? peut-être n’en ont-ils jamais pris ? d’ailleurs, qu’est-ce que
c’est qu’une « douche » pour eux?! Terme sûrement inconnu au bataillon péruvien… En tout cas, ils sont négligés, presque répugnants… Ce qui n’empêche qu’ils respirent la « propreté intérieure »,
la pureté et la naïveté.
Des chiens suivent le cortège. On dirait presque qu’ils sont là pour prier eux aussi. Ils donnent l’impression d’être intégrés à l’effectif de la population de Lucre. Ils font partie à part
entière de la procession. Ils suivent au même rythme que les fidèles. Mélange des genres peu habituel pour un cortège religieux.
Pour accompagner la procession, une fanfare. Fanfare locale composée d’un tambour, de trompettes et de cors. Le morceau joué est lancinant, répétitif. Il serait certainement plus adapté à un
Chemin de Croix ou à une procession d’un Vendredi Saint plutôt qu’à ce qui est censé rappeler l’arrivée triomphale du Christ à Jérusalem. Il exprime bien pourtant le sentiment de ceux qui
s’apprêtent à partager avec le Christ la souffrance endurée pendant la Semaine Sainte à Jérusalem.
Certains tiennent en main des rameaux, des vrais. Les branches mesurent quasiment 3 mètres. D’autres portent des cierges qui a priori ont été confectionnés pour l’occasion. Ils mesurent
environ un mètre. Ils doivent peser lourd. Ils ont été finement scultés et colorés. Travail délicat qui force l’admiration. La grandeur, la noblesse et la perfection de ces rameaux et de ces
cierges contrastent avec cette impression d’humilité, de petitesse et de modestie que dégagent les fidèles.
Il fait toujours nuit. De loin, la scène paraît grandiose : Les cierges qui éclairent les rameaux, la fumée de l’encens qui enfument le décor illuminé, la nuit noire qui donne de l’importance à
cette masse de gens éclairée par les cierges et agroupée autour d’un Christ crucifié, le bruit du torrent qui longe le chemin à parcourir, les maisons précaires que l’on finit par distinguer à
mesure que l’on avance, ou bien les contours au loin des montagnes imposantes de la Cordillère, le missionnaire « gringo », grand et costaud, en chasuble au milieu de cette multitude de gens
frêles et de petites tailles.
Les uns sont habillés en costume traditionnel, les autres portent des vêtements occidentaux, reste de donations de quelque ONG bienveillante. On repère ici ou là des marques adidas ou nike qui
jurent avec le paysage ambiant et les vêtements de grosses laines tricotés à la main. Les femmes, courbées, portent leurs enfants à moitié endormis sur leur dos dans un châle traditionnel de
toutes les couleurs.
Les hommes portent le crucifix gigantesque, les cierges ou les tiges de rameaux. Les enfants malpropres et mal habillés tentent de se faufiler entre les adultes bien ordonnés et surtout serrés
les uns aux autres pour se tenir chaud.
En traversant le village, la fanfare réveille ceux qui – par oubli plus que par ignorance – ne se seraient pas joints à la procession en ce jour des rameaux. En quelques secondes, ils sortent de
leurs demeures, demeures qui ressemblent davantage à des établis pour animaux qu’à des maisons à proprement parlé. Ils ne « perdent » de temps ni à se laver, ni même à se changer. Le pyjama
là-bas est un concept qui n’a pas de sens. De jour comme de nuit, un vêtement seul suffit. Sur le pas de leur triste et délabrée maisonnée en torchis, ils laissent d’abord passer la procession
puis s’y joignent. En l’espace d’une heure, la procession a doublé d’ampleur.
Derrière les fidèles, une voiture suit le cortège. C’est un taxi. Son chauffeur ne s’est sûrement pas levé ce matin dans l’intention de participer à une procession religieuse. Mais malgré lui, il
y est obligé. Il devait certainement vouloir travailler. La procession l’en empêche. Rien ne peut perturber la méditation des fidèles, pas même un chauffeur de taxi. Lui-même n’essaie pas de
forcer le passage. Il respecte. Dans ces villages montagneux, pas moyen de prendre un raccourci ou de faire demi-tour pour prendre un autre chemin. La route, si on peut appeler ça une route, est
unique. Pas d’autre alternative que de patienter. Qu’il le veuille ou non, le chauffeur de taxi suit donc lui aussi à sa façon la procession. À 2 Kms à l’heure… Dans la Cordillère aussi, on
connaît les embouteillages !
Il est prévu que la procession s’achève à l’endroit où sera célébrée la messe. On passe devant l’Eglise du village. Curieusement, on ne s’y arrête pas. Je ne comprends pas. Je regarde de plus
près. Le jour commence à se lever. L’Eglise est fermée. Elle date du XVIème siècle, époque de l’arrivée des Conquistadores espagnols. Des poutres de bois soutiennent les murs faits de briques de
terre séchée. Le toit ne remplit plus sa fonction initiale d’étanchéité. Les portes sont barricadées, non pas parce que le culte y est interdit mais bien parce que l’Eglise risque de s’effondrer.
La messe des rameaux est donc célébrée un peu plus loin dans la « salle communale », salle pas assez grande pour accueillir tout le monde. Les gens s’y entassent. Les enfants sont sur les genoux
des parents. Certains sont debout. Beaucoup restent à l’extérieur.
La messe commence. Une ferveur peu banale se dégage à l’intérieur de la pièce. On ne sait pas si tous les fidèles comprennent l’espagnol, langue dans laquelle est célébrée la messe. On sait par
contre que tous les fidèles comprennent « ce qui se passe ». Au moment de l’élévation, un des quelques anciens présents – on compte sur les doigts d’une main les fidèles aux cheveux blancs –
essuie une larme qui coule sur sa joue. Il pleure. Pourquoi ? impossible de le savoir exactement. Peine familiale ou personnelle ? ou bien souffrance de percevoir le Mystère d’un Dieu qui le
sauve de ses péchés en mourant sur une croix ? On est touché par ce visage souffrant… D’ailleurs, on se pose la question à ce moment-là : le Christ est-il présent uniquement dans l’Hostie que le
prêtre élève? on ne peut pas s’empêcher de voir aussi le Christ dans le visage de ce vieil homme peiné, comme d’ailleurs dans tous ces visages qui tournent leur regard vers le Pain
consacré.Visages de pauvres, à la fois sales et répugnants mais plein d’un attrait et d’une profondeur hors du commun.
Pendant le Notre Père, je regarde les mains de mon voisin, un homme ayant à peu près la cinquantaine. Ses mains sont noires, ses ongles aussi. Depuis combien de temps ses ongles n’ont-ils pas été
coupés et ses mains lavés? Depuis très longtemps, c’est sûr… Ses mains sont dégoûtantes. Ce ne sont pas des mains sales et pleines de terre de quelqu’un qui vient de travailler dans les champs.
Ce n’est pas non plus les mains pleines de suies du charbonnier ni les mains pleines de cambouis du garagiste… Ce sont des mains sales qui attestent du manque d’hygiène, du manque de soin, du
manque d’humanité. Pas le temps de réfléchir plus. Est arrivé le moment « d’échanger » la paix du Christ. C’est chose faite. Poignée de main donnée à ce pauvre. À ce moment-là, on est partagé
entre la sensation de dégoût généré par le contact physique avec la saleté et le sentiment de la joie profonde d’une paix partagé avec un homme pauvre, qui n’a rien matériellement, au point
de perdre sa dignité d’homme, mais qui – dans son regard – donne l’impression d’avoir tout. Voilà ce que l’on découvre auprès de ces pauvres. Ils ne quémandent rien. Ils se contentent de ce
qu’ils ont. Ils n’ont rien matériellement, mais ils ont beaucoup spirituellement. Cela a l’air de leur suffire. C’est du moins l’impression qu’ils donnent.
Au moment de la quête, on est étonné de voir que chacun met une pièce dans le panier. Rappel évangélique de la veuve qui donne tout ce qu’elle a.
Très peu de fidèles communient. Peut-être ont-ils une grande conscience de leur péché et se sentent honteux et sales intérieurement à l’idée de communier au Corps du Christ ? Le prêtre,
pendant l’homélie, leur a prêché la fidélité. À ces gens-là, on ne leur parle pas de théologie ou de spiritualité de manière abstraite. On leur parle de choses concrètes. On leur parle de
fidélité au conjoint, de pardons mutuels indispensables à échanger pour vivre en communauté, de la nécessité de recevoir le Sacrement de la confession. Tout respire la simplicité. Rien n’a l’air
compliqué. La Foi de ces montagnards est simple. On pourrait parler d’une « Foi de charbonnier », dans le sens où c’est une Foi épurée de toutes complications ou de tout intellectualisme. Dieu,
ils en ont soif. Leurs regards attentifs tournés vers celui qui prêche en est la preuve. Ils écoutent avec une attention remarquable. Même si certains ne parlent que le quechua, la langue
locale, on a l’impression que tous comprennent le sens des paroles prononcées par le prêtre, que ce soit pendant la lecture de l’Evangile, l’homélie ou bien pendant l’offertoire.
A la sortie de la messe, j’apercois un des instrumentistes de la fanfare complètement ivrogne. La procession terminée, il a du Et s’adressant à ceux qui l’entourent, il dit: « Han entendido:
Mucha bebida, poca fe (Vous avez entendu : beaucoup de boisson, peu de Foi…)». Et il le répétait à haute voix, avant d’aller s’avachir sur un muret ivre mort. Paradoxe de la pauvreté humaine et
de la richesse spirituelle de ce peuple de la Cordillère des Andes.
La messe est donc terminée. Il est 7h30. La journée ne fait que commencer pour les lucréciens. Ils peuvent maintenant aller travailler aux champs ou bien aller faire paître leurs troupeaux pour
le restant de cette journée dominicale.
Histoire que m'a raconte Josetitto, un des jeunes de la Ciudad de los Muchachos.... l'esclavage existe encore...
Je m'appelle Josetitto. J’ai 15 ans. Je suis depuis 3 ans interne à la Ciudad de los Muchachos. Quand j’avais 10 ans, une de mes tantes qui habitait Tambubamba est venu chez moi. Je vivais avec
ma mère et mes 5 frères et sœurs – mon père étant décédé quelques années auparavant. Cette tante proposa à ma mère de m’emmener à Tambubamba pour me donner du travail. Ma mère, sans bien savoir
ce qui allait m’attendre, accepta et me laissa partir. Une fois arrivé à Tambubamba, ma tante me fit travailler dans un hotel-restaurant.
Je commençais à travailler à 3h du matin et terminais le soir à 10h. J’étais chargé de laver les plats et les assiettes. J’étais responsable de la propreté du restaurant. Je devais aussi nettoyer
toutes les chambres de l’hôtel. J’étais le seul « employé » pour faire le nettoyage de cet Hôtel-Restaurant. J’étais chargé aussi de nettoyer le poulailler de la patronne, et entre autres de
ramasser les excréments des poules. En plus, je devais faire chaque jour trois kilomètres à pied pour aller acheter une bouteille de gaz pour la cuisine du restaurant. Une bouteille de gaz pesait
20 kilos… Je ne sais pas comment j’ai pu réussir à porter un poids de vingt kilos chaque jour pendant un an, sur une telle distance, à l’age de 10 ans.
Chaque dimanche, ma patronne me faisait même travailler pour les autres hôtels environnants. Je devais nettoyer les toilettes de tous ces hôtels-là. Au bout de quelques semaines, je n’en pouvais
plus. Je n’arrivais pas à tenir ce rythme de travail effréné. Mais je n’avais pas le choix. Et puis, à 10 ans, je ne me rendais pas compte que l’on se « servait » de moi. Ma patronne exigeait.
J’obéissais sans poser de questions. Ça me paraissait normal. En fait, ma patronne profitait de la naïveté et de la faiblesse d’un enfant.
Le moment que je redoutais par-dessus tout, c’est quand il m’arrivait de casser une assiette. La patronne m’insultait dans ces cas-là et me faisait travailler toute la nuit suivante. J’ai
travaillé là-bas pendant toute une année. Cette année-là, je n’ai pas pu aller à l’école. J’avais pourtant demandé à ma patronne de pouvoir y aller quelques heures par jour. Mais elle avait
refusé.
Ma tante ne savait pas exactement quelles étaient mes conditions de travail… Ou plutôt ne voulais pas le savoir. Je la voyais uniquement le dimanche et ne lui disais rien de ce que je
faisais la semaine. Cette situation l’arrangeait bien. C’est elle qui recevait mon « salaire » chaque mois. Je n’ai jamais rien reçu en un an de travail.
Je suis tombé malade plusieurs fois à Quillabamba. Mais à chaque fois, ma patronne m’interdisait de prendre quelques instants de repos : je devais travailler. Combien de fois ai-je eu des maux de
têtes, des mal de ventres… Je n’avais aucun médicaments pour me soigner. Une fois, une plaie que j’avais sur la jambe s’était infectée. J’avais beaucoup de pue. Je l’avais dit à ma patronne qui
ne voulait pas en entendre parler et voulait me voir travailler. J’avais dû utiliser du détergent pour les toilettes pour soigner l’infection.
Plusieurs fois, j’avais pensé fuir de Tambubamba pour retourner auprès de ma famille. Mais comment pouvais-je faire ? Je ne savais même pas dans quelle direction était le village de ma famille.
Ma tante m’avait emmené à Tambubamba un soir, la nuit tombée. Impossible donc de retrouver le chemin par lequel nous étions arrivé. Je commençais à désespérer de revoir un jour ma famille.
Heureusement, au bout d’un certain temps, ma mère et mes frères apprirent – je ne sais pas comment – que les conditions dans lesquelles je travaillais étaient loin d’être les meilleures. Ils
obligèrent donc ma tante à me faire revenir à Tumbubamba, ce qui bien sur ne l’arrangeait pas dans la mesure où mon travail effectué lui garantissait un salaire mensuel. Mais elle était obligée
de me ramener. Mes frères aînés le lui avaient ordonné. C’est de retour chez moi que j’ai fait la découverte du Mouvement des Serviteurs des Pauvres du Tiers-Monde. grâce au Mouvement, je peux
aujourd’hui étudier et vivre une adolescence « normale ».